6/16/2006

Conter, c’est voyager

Conter, c’est voyager
Marc-André Caron, conteur

Il y a deux ou trois ans de cela, je commençais à écrire mon premier conte, un conte de dépanneur. Puis j’en ai écris un deuxième, un troisième et au bout de six contes, j’avais suffisamment de matériel pour un spectacle. Je contais déjà à droite et à gauche, courant les micros-libres et profitant de chaque occasion au cercle des conteurs des Cantons de l’Est pour me pratiquer, mais de là à avoir mon propre solo…

C’est Pétronella van Dijk qui m’a donné ma chance. Celle-là même qui organise le Festival Les jours sont contés en Estrie et qui m’avait un jour donné un atelier de conte, c’est elle qui m’a offert de me produire en solo avec mes Contes du dépanneur. Cette expérience est à elle seule toute une aventure, mais ce sont des suites de cette aventure dont je veux vous parler.

Lors de ma première, était assise dans la salle Caroline Melon, directrice du Festival du conte interculturel Bordeaux St-Michel. C’est en m’entendant conter la vie d’un quartier par l’entremise d’un dépanneur qu’elle eu l’idée de m’inviter chez-elle afin d’adapter les Contes du dépanneur à la sauce bordelaise. Je n’avais pas terminé mon tout premier spectacle solo que quelqu’un pensait déjà à l’adapter! L’invitation fut lancée et acceptée. Bref, pour faire une histoire courte avec une histoire longue, j’arrivais à Bordeaux 8 mois plus tard afin de travailler sur une adaptation bordelaise de mes contes québécois.

Avant mon départ je m’étais déjà fait des plans pour adapter telle ou telle histoire. Je me disais que j’allais changer tel nom, prendre tel produit au lieu d’un tel et transposer l’action dans un autre lieu. J’étais persuadé que mes histoires allaient rester les mêmes, que seuls les décors et les costumes changeraient. Je me trompais.

Dès mon arrivée, je me suis ouvert aux parfums de la ville, aux airs des rues et aux couleurs des gens. Un de mes premiers réflexes a été de chercher l’équivalent français au « crème soda » que j’utilise dans Alibobo et les quarante douleurs. J’ai goûté au Fanta à la fraise et je me suis dis que ça ferait l’affaire. Chez nous, le crème soda est la liqueur (soda pour les Français) que nous buvions lorsque nous étions jeune. La bouteille est d’un rose horrible, c’est affreusement sucré et on est vite malade si on en boit plus d’un. Tout le monde a déjà but un crème soda et lorsqu’on y regoûte, on se souvient de la raison qui nous a fait arrêter d’en boire étant jeune. En France, le Fanta à la fraise est affreusement sucré et je n’en ai pas bu un deuxième de peur d’être malade. Mais voilà, ce ne sont pas tous les Bordelais qui y ont goûté étant enfant, ce n’est pas un coca que l’on boit de temps à autre en souvenir de son enfance.

Dans Alibobo, l’important n’est pas le crème soda, mais la bouteille de crème soda dans laquelle Alibobo peut mettre des bobos. À l’origine, si j’ai choisi le crème soda pour mon histoire, c’est que je ne voulais pas nommer de marques comme Pepsi ou Coke. Le crème soda est une saveur et non une marque et avait un petit côté « kétaine » (ringard si vous voulez) qui aidait bien mon histoire. Pour la version bordelaise, je ne pouvais donc pas simplement changer la sorte de liqueur, mais je devais trouver autre chose pour qu’Alibobo y mette ses bobos. La solution m’est venue en faisant la tournée des épiciers avec Cécile, une conteuse bordelaise. Ce qui est typique chez « l’arabe » (les dépanneurs de Bordeaux), ce sont les seaux d’olives. Il y en a de toutes les sortes et pour tous les goûts. Un marchand en offrait 18 variétés. Cette affiche m’est restée dans la tête; « 18 variétés, les meilleures de St-Michel ». Voilà, mon Alibobo allait manger des olives et mettre ses bobos dans des contenants d’olives. J’étais bien fier de mon idée, ça allait bien refléter la culture bordelaise, jusqu’à ce qu’il me vienne l’idée d’acheter des olives pour « essayer », pour vivre ce dont j’allais parler. Surprise, les olives en vrac ne se vendent pas dans des pots de verre, mais de petits sacs de plastique. Oups! Alibobo a besoin de pots de verre. Que faire?

Comme j’aimais l’idée des olives, il me fallait les mettre en pot. C’est là que m’est venu l’idée d’une nouvelle partie à mon histoire. Les olives en vrac se vendent bien et les pots d’olives commerciaux prennent la poussière sur les tablettes jusqu’au jour où les pots de verre se vendent mieux. Hassen, le propriétaire du magasin, se demande ce qui se passe, et c’est cette interrogation qui introduit Alibobo. Dans la version québécoise, Alibobo est présenté dès le début par l’entremise d’un autre personnage et j’explique simplement son don : mettre les bobos en bouteille. Pour la version bordelaise, c’est plutôt la vie du magasin qui aide à introduire le personnage et son don s’explique de lui-même lorsque Hassen lui rend visite.

La version québécoise de cette même histoire a pour nœud l’arrivée de la machine à bouteilles dans le dépanneur. À Bordeaux, pas de machine à bouteilles, les bouteilles n’y sont même pas consignées. Que faire? Les bobos doivent sortir des pots d’une manière ou d’une autre. Je me suis donc demandé ce qui est caractéristique à Bordeaux. Après une tournée des rues, une anecdote sur des souterrains (merci Zizou) et une revue intitulée Bordeaux Insolite (Le Point), j’ai eu ma solution. Au lieu que les bouteilles de bobo s’accumulent dans une machine à bouteille, les pots d’olives avec bobos seront entreposés dans une vieille crypte. Cette même crypte sera dynamitée par les travailleurs du Tram qui en ont assez d’être embêtés par les archéologues qui découvrent de vieilles pierres dès qu’un trou est creusé.

Même la fin de l’histoire a changé. Dans la version québécoise, Alibobo quittait en ambulance et revenait plus tard, transformé. Pour cette nouvelle mouture, Alibobo reste ce qu’il est et part cacher les bobos ailleurs avec l’aide d’Hassen. Les bobos sont cachés dans une forêt protégée et seront en sécurité tant que les arbres ne seront pas coupés. Une histoire raconte la transformation d’un être humain et l’autre conclut sur l’importance de préserver l’histoire et nos forêts. À la base, on dirait la même histoire, mais je l’ai en fait déconstruite et remodelée avec les nouveaux matériaux que m’ont inspiré les gens du quartier, la forme des rues, l’histoire de la ville et mon imagination.

À Bordeaux, Madame Gagné est devenue Madame DuBol (deux noms chanceux), l’histoire des trois bossus a retrouvé sa forme originelle et la chip à vœu est devenu un biscuit chinois. J’ai pris quatre de mes histoires, j’ai changé la recette, inclus de nouveau ingrédient (du marché!) et ainsi créé une nouvelle saveur pour chacune. J’aurais pu tricher et dire Fanta à la fraise au lieu de crème soda et ainsi avoir la même histoire, mais je ne suis pas un tricheur. Chaque histoire a été une aventure pour moi.

Lors du spectacle où j’ai rendu ces histoires aux Bordelais, j’ai moi-même redécouvert mes histoires en les racontant, car c’était vraiment la première fois qu’elles étaient contées. Je me les racontais à haute voix, revoyant chaque visage, chaque rue qui m’a inspiré. J’étais un guide québécois qui faisait visiter les rues de Bordeaux à ses habitants, ça avait quelque chose de surréaliste et d’extraordinaire à la fois, comme un premier tour de manège.

Je suis arrivé à Bordeaux en touriste, j’en suis reparti enchanté. Non seulement j’ai rencontré Hassen, Sahid, Madame DuBol, les travailleurs du Tram, Jeanne, Sol, François et tous les autres, mais j’ai aussi eu la chance de raconter leurs histoires. Le conte est vraiment une belle façon de voyager.