Bonjour à tous et bienvenue sur mon tout premier blog.
Je présente ici le dernier conte que j'ai écrit. Cette histoire est née lors d'un stage avec Jihad Darwich au printemps 2005, alors que celui-ci nous demandait d'adapter une histoire à notre sauce. Ma sauce était celle du dépanneur, voici ce que cet exercice a donné. Vos commentaires sont les bienvenues.
Les Contes du Dépanneur
L’ogre
À force de travailler au dépanneur, il vient un temps où l’on connaît tout le monde. Chaque client a sa petite histoire. Untel fabrique des portes d’auto dans une usine, un autre passe son été à regarder la télé, d’autres encore s’occupent de leur famille ou font du sport. Chaque client dévoile, au fil des visites, ce qu’il est. Certains collent au comptoir et raconte leur vie d’une seule traite à la moindre occasion, mais la plupart du temps, c’est à force d’échange de sourires et de politesse que chacun d’entre eux se dévoile. Par contre, certains individus restent de glace, ont un minimum de conversation et ne laissent rien entrevoir de ce qu’ils sont.
C’était le cas d’une petite fille qui venait souvent au dépanneur. D’habitude, les clients qui ne parlent pas sont de vieux monsieurs ou des madames snobinardes. Elle, c’était une petite fille, une enfant d’à peine dix ans. Pendant tout l’été, elle venait au dépanneur, prenait deux cornets de crème glacée dans le réfrigérateur, les payait sans dire un mot et repartait.
Ce n’est pas elle qui nous a raconté son histoire; c’est une conversation par-ci, un potin par-là et quelques ouï-dire. La petite fille venait d’immigrer au pays avec son père. Ils avaient fui leur pays après que des soldats aient tué sa mère et son grand-père dans une guerre civile dont on ne savait rien. Le jour où ils ont quitté leur pays, le père laissait couler de grosses larmes sur ses joues et c’est sa fille qui les essuyait. Le père et la fille ne parlaient pas beaucoup. À tous les soirs, elle allait acheter ses deux crèmes glacées et ils les mangeaient ensemble, assis sur la galerie, sans dire un mot.
Elle était tout le contraire de Gringo.
Son vrai nom était Michel Michaud, mais il aimait bien se faire appeler Gringo. C’est qu’il venait à tous les soirs, après le travail, s’acheter une petite bière mexicaine qu’il retournait boire chez lui. La bière terminée, il revenait en acheter une autre qu’il retournait boire chez lui et ainsi de suite. On s’est souvent demandé pourquoi il n’achetait pas une caisse au lieu de les acheter une par une comme ça toute la soirée. Bien entendu, il était de plus en plus loquace à chacune de ses visites. Il nous faisait croire qu’il parlait espagnol et donnait du señore y señorita à qui voulait l’entendre. C’est généralement vers 10 heures qu’il achetait sa dernière bière de la soirée. Il accompagnait le tout d’un sac de Tostitos, d’un pot de salsa et il achetait son dîner du lendemain. On ne le revoyait ensuite qu’après son travail le jour suivant.
Un jour, la petite fille est venue acheter ses crèmes glacées plus tard qu’à l’habitude, à l’heure où Gringo vient acheter son avant-dernière bière de la soirée. Elle était derrière lui dans la file et attendait son tour. Lorsque Gringo l’a vu, il s’est émerveillé. C’est vrai qu’elle était vraiment jolie, aussi jolie qu’une petite fille peut l’être. Gringo s’est alors baissé à son niveau et lui a dit : « Tu es donc bien belle». La petite a reculé et lui a lancé : « Parle moi pas maudit cochon!»
Gringo s’est tu. Il a pris ses affaires et a quitté le dépanneur, deux grosses larmes sur ses joues. La petite fille a payé ses crèmes glacées et est retournée chez elle.
Ce soir-là, la petite fille a mangé sa crème glacée avec son père, en silence sur la galerie. Elle repensait à sa rencontre avec l’homme au dépanneur, à ce qu’elle lui avait dit et aux grosses larmes sur ses joues. Elle regrettait ses paroles.
Le lendemain, sur la rue, elle a vu Gringo qui revenait de son travail. De loin, elle l’a suivie jusque chez lui. Elle est restée un certain temps sur le trottoir, sans savoir quoi faire. Après un moment, elle a monté l’escalier et a frappé à sa porte. La porte s’est ouverte, elle est entrée.
Aujourd’hui, son père ne mange plus de crème glacée. Tous les soirs, il reste seul sur sa galerie et verse de grosses larmes.
5/18/2006
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