7/28/2006

L'école du conte

Si c’est en forgeant qu’on devient forgeron, ce n’est qu’en contant que l’on devient conteur. Du moins, c’est là mon humble avis. Je conte depuis un peu plus de trois ans maintenant et c’est le bilan que je fais. Loins d’être autodidacte, j’ai eu de l’aide sur cette route du conte qui a été mon école. Il y a des écoles de musique, des écoles pour comédiens et même une école pour humoriste, mais il n’y a pas d’école du conte. Pourtant…

Mon entrée en matière
J’ai débuté par l’écriture. Lors d’un cours sur le conte et la nouvelle à l’université, j’ai écrit une nouvelle qui s’est finalement avérée être un conte contemporain. En m’inspirant de mon travail dans le dépanneur de mon beau-père, j’ai donc créé les Contes du dépanneur. Si je n’avais pas lu et écouté des contes comme La tribu du douzième ou Le poids de la marmite, je n’aurais jamais pensé faire des contes «qui se passe aujourd’hui». C’est en lisant Terre des pigeons d’Éric Gauthier que j’ai compris que l’on pouvait faire du conte contemporain. Mais l’auteur ne fait pas le conteur, pas lorsqu’il est question d’oralité.

Vous écriviez? Maintenant, contez!
J’ai commencé par Conte 101, un atelier d’initiation. C’est Petronella van Dijk qui offrait cette introduction au monde de l’oralité. Première consigne, rangez vos textes et racontez-moi vos histoires. Pas facile au début, mais on comprend vite la richesse et la liberté qu’offre une parole libre.

Puis, j’ai eu la chance de suivre une classe de maître avec Guth DesPrez. Celui-ci s’est attardé à définir ce qu’est le conte et ce que n’est pas le conte pour lui. Libre à nous d’en faire ce que l’on veut. Il nous a aussi donné sa définition de ce qu’est un conteur… et de ce qu’il n’est pas. Encore une fois, libre à nous d’en faire ce que l’on veut. Cette classe m’a laissé avec une question à laquelle je devais répondre : conter ou ne pas conter? Si tu contes, définis ce que c’est pour toi et fais le bien ou ne le fais pas.

Lors d’une deuxième formation avec Guth, nous avons travaillé les collectifs : comment enchaîner différents contes par différents conteurs afin d’offrir au public un tout cohérent. Un spectacle, c’est comme un voyage; il faut accueillir les spectateurs dans nos histoires, les accompagner à travers les hauts et les bas et ne surtout pas oublier de les ramener à bon port. Suite à cette formation, j’ai appris l’importance qu’a l’ordre des contes dans un spectacle et les enchaînements qu’il faut faire, que ce soit lors d’un collectif ou dans un spectacle solo.

Un peu plus tard, c’est avec Didier Kowarsky que j’ai continué ma formation. À l’aide d’une série d’exercices plus bizarres les uns que les autres, il nous a amenés à comprendre qu’il fallait s’ouvrir à notre environnement (public, salle, moment présent…) et à intégrer tout cela dans notre conte. Pour moi, ç’a été l’occasion de vraiment comprendre ce qu’est la présence du conteur face au public, l’absence du quatrième mur que l’on retrouve au théâtre. En fait, l’absence de murs tout courts, même des murs de la salle! Et puis une autre leçon que je retiens de cette rencontre avec Didier Kowarsky : Ça n’a pas d’importance! Façon de dire que tout ce que l’on apprend, toutes ces techniques et ces façons de faire que l’on veut perfectionner et maîtriser pour être de bons conteurs, lorsque vient le moment de prendre la parole et de conter, il faut les oublier et ne pas les laisser nous ralentir dans ce que l’on fait.

Avec Jihad Darwich, porteur des Milles et une nuit et maître des Nasr Eddin Hodja, j’ai appris à épurer mes histoires. C’est bien pour le conteur de savoir que le roi porte un grand manteau rouge certi de fourrure et qu’il à une couronne d’or avec septs émeaurdes, mais si cela ne sert pas l’histoire, nul besoin de le dire dans le conte. En fait, il faut aller à l’essentiel.

J’ai eu la chance d’écouter Michel Faubert parler de sa pratique du conte et du folklore lors d’une rencontre de deux jours. Ce n’était pas une formation, mais un témoignage et un partage. Michel a appris d’un conteur, Ernest Fradette. C’était fascinant de rencontrer un conteur qui avait appris d’un autre conteur. Mais au-delà de ce que Monsieur Fradette lui à transmit, Michel Faubert nous a parlé de toute son enfance et de son parcours d’homme et d’artiste, de tout ce qui l’a amené à conter ce qu’il conte et comment il le conte. Ce n’est que quelques mois après cette rencontre que j’ai compris la (ma) leçon de cette fin de semaine : on conte ce que l’on est, on est ce que l’on conte. Je ne sais pas si c’est ce que Monsieur Fradette a transmis à Michel Faubert, mais c’est en tout cas ce que Michel m’a transmis à moi.

Ma rencontre avec Dan Yashinsky a aussi été une occasion d’approfondir ma vision et ma pratique du conte. C’est d’abord la générosité de Dan qui m’a frappé. Il partage ses histoires et son expérience d’une façon contagieuse. Cet homme donne le goût de conter, de conter plus et de conter mieux. Son livre «Suddenly they heard footsteps» devrait être le livre de chevet de tous ceux qui s’intéressent à la pratique du conte. Je ne peux pas résumer ici tous les aspects du conte et de sa pratique qui y sont abordés, ce serait trop long. Dans ses écrits, Dan est aussi généreux qu’en personne et sa passion est contagieuse.

En fin de conte
Voilà ce qui a été (jusqu’à présent) mon école du conte. J’ai eu la chance d’aller à cette école… qui n’en est pas une. J’ai suivi des ateliers, lus des livres et fais (presque tout) mes devoirs. Et vous savez la meilleure? C’est qu’il n’y a ni tests ni d’examens à cette école, pas même de diplômes. Le seul vrai test qu’un conteur passe après ces formations, c’est devant le public. S’il est bon, s’il s’est amélioré, il le sait. Et la remise des diplômes se fait après le spectacle, lorsqu’une dame ou un monsieur vient vous serrer la main et vous dit : C’était ben bon, j’ai ben aimé ça!

Marc-André Caron, conteur

Gauthier, Éric. Terre des pigeons, Planète Rebelle, 2002
Yashinsky, Dan. Suddenly They Heard Footsteps: Storytelling for the Twenty-First Century, Knopf Canada, 2004

6/16/2006

Conter, c’est voyager

Conter, c’est voyager
Marc-André Caron, conteur

Il y a deux ou trois ans de cela, je commençais à écrire mon premier conte, un conte de dépanneur. Puis j’en ai écris un deuxième, un troisième et au bout de six contes, j’avais suffisamment de matériel pour un spectacle. Je contais déjà à droite et à gauche, courant les micros-libres et profitant de chaque occasion au cercle des conteurs des Cantons de l’Est pour me pratiquer, mais de là à avoir mon propre solo…

C’est Pétronella van Dijk qui m’a donné ma chance. Celle-là même qui organise le Festival Les jours sont contés en Estrie et qui m’avait un jour donné un atelier de conte, c’est elle qui m’a offert de me produire en solo avec mes Contes du dépanneur. Cette expérience est à elle seule toute une aventure, mais ce sont des suites de cette aventure dont je veux vous parler.

Lors de ma première, était assise dans la salle Caroline Melon, directrice du Festival du conte interculturel Bordeaux St-Michel. C’est en m’entendant conter la vie d’un quartier par l’entremise d’un dépanneur qu’elle eu l’idée de m’inviter chez-elle afin d’adapter les Contes du dépanneur à la sauce bordelaise. Je n’avais pas terminé mon tout premier spectacle solo que quelqu’un pensait déjà à l’adapter! L’invitation fut lancée et acceptée. Bref, pour faire une histoire courte avec une histoire longue, j’arrivais à Bordeaux 8 mois plus tard afin de travailler sur une adaptation bordelaise de mes contes québécois.

Avant mon départ je m’étais déjà fait des plans pour adapter telle ou telle histoire. Je me disais que j’allais changer tel nom, prendre tel produit au lieu d’un tel et transposer l’action dans un autre lieu. J’étais persuadé que mes histoires allaient rester les mêmes, que seuls les décors et les costumes changeraient. Je me trompais.

Dès mon arrivée, je me suis ouvert aux parfums de la ville, aux airs des rues et aux couleurs des gens. Un de mes premiers réflexes a été de chercher l’équivalent français au « crème soda » que j’utilise dans Alibobo et les quarante douleurs. J’ai goûté au Fanta à la fraise et je me suis dis que ça ferait l’affaire. Chez nous, le crème soda est la liqueur (soda pour les Français) que nous buvions lorsque nous étions jeune. La bouteille est d’un rose horrible, c’est affreusement sucré et on est vite malade si on en boit plus d’un. Tout le monde a déjà but un crème soda et lorsqu’on y regoûte, on se souvient de la raison qui nous a fait arrêter d’en boire étant jeune. En France, le Fanta à la fraise est affreusement sucré et je n’en ai pas bu un deuxième de peur d’être malade. Mais voilà, ce ne sont pas tous les Bordelais qui y ont goûté étant enfant, ce n’est pas un coca que l’on boit de temps à autre en souvenir de son enfance.

Dans Alibobo, l’important n’est pas le crème soda, mais la bouteille de crème soda dans laquelle Alibobo peut mettre des bobos. À l’origine, si j’ai choisi le crème soda pour mon histoire, c’est que je ne voulais pas nommer de marques comme Pepsi ou Coke. Le crème soda est une saveur et non une marque et avait un petit côté « kétaine » (ringard si vous voulez) qui aidait bien mon histoire. Pour la version bordelaise, je ne pouvais donc pas simplement changer la sorte de liqueur, mais je devais trouver autre chose pour qu’Alibobo y mette ses bobos. La solution m’est venue en faisant la tournée des épiciers avec Cécile, une conteuse bordelaise. Ce qui est typique chez « l’arabe » (les dépanneurs de Bordeaux), ce sont les seaux d’olives. Il y en a de toutes les sortes et pour tous les goûts. Un marchand en offrait 18 variétés. Cette affiche m’est restée dans la tête; « 18 variétés, les meilleures de St-Michel ». Voilà, mon Alibobo allait manger des olives et mettre ses bobos dans des contenants d’olives. J’étais bien fier de mon idée, ça allait bien refléter la culture bordelaise, jusqu’à ce qu’il me vienne l’idée d’acheter des olives pour « essayer », pour vivre ce dont j’allais parler. Surprise, les olives en vrac ne se vendent pas dans des pots de verre, mais de petits sacs de plastique. Oups! Alibobo a besoin de pots de verre. Que faire?

Comme j’aimais l’idée des olives, il me fallait les mettre en pot. C’est là que m’est venu l’idée d’une nouvelle partie à mon histoire. Les olives en vrac se vendent bien et les pots d’olives commerciaux prennent la poussière sur les tablettes jusqu’au jour où les pots de verre se vendent mieux. Hassen, le propriétaire du magasin, se demande ce qui se passe, et c’est cette interrogation qui introduit Alibobo. Dans la version québécoise, Alibobo est présenté dès le début par l’entremise d’un autre personnage et j’explique simplement son don : mettre les bobos en bouteille. Pour la version bordelaise, c’est plutôt la vie du magasin qui aide à introduire le personnage et son don s’explique de lui-même lorsque Hassen lui rend visite.

La version québécoise de cette même histoire a pour nœud l’arrivée de la machine à bouteilles dans le dépanneur. À Bordeaux, pas de machine à bouteilles, les bouteilles n’y sont même pas consignées. Que faire? Les bobos doivent sortir des pots d’une manière ou d’une autre. Je me suis donc demandé ce qui est caractéristique à Bordeaux. Après une tournée des rues, une anecdote sur des souterrains (merci Zizou) et une revue intitulée Bordeaux Insolite (Le Point), j’ai eu ma solution. Au lieu que les bouteilles de bobo s’accumulent dans une machine à bouteille, les pots d’olives avec bobos seront entreposés dans une vieille crypte. Cette même crypte sera dynamitée par les travailleurs du Tram qui en ont assez d’être embêtés par les archéologues qui découvrent de vieilles pierres dès qu’un trou est creusé.

Même la fin de l’histoire a changé. Dans la version québécoise, Alibobo quittait en ambulance et revenait plus tard, transformé. Pour cette nouvelle mouture, Alibobo reste ce qu’il est et part cacher les bobos ailleurs avec l’aide d’Hassen. Les bobos sont cachés dans une forêt protégée et seront en sécurité tant que les arbres ne seront pas coupés. Une histoire raconte la transformation d’un être humain et l’autre conclut sur l’importance de préserver l’histoire et nos forêts. À la base, on dirait la même histoire, mais je l’ai en fait déconstruite et remodelée avec les nouveaux matériaux que m’ont inspiré les gens du quartier, la forme des rues, l’histoire de la ville et mon imagination.

À Bordeaux, Madame Gagné est devenue Madame DuBol (deux noms chanceux), l’histoire des trois bossus a retrouvé sa forme originelle et la chip à vœu est devenu un biscuit chinois. J’ai pris quatre de mes histoires, j’ai changé la recette, inclus de nouveau ingrédient (du marché!) et ainsi créé une nouvelle saveur pour chacune. J’aurais pu tricher et dire Fanta à la fraise au lieu de crème soda et ainsi avoir la même histoire, mais je ne suis pas un tricheur. Chaque histoire a été une aventure pour moi.

Lors du spectacle où j’ai rendu ces histoires aux Bordelais, j’ai moi-même redécouvert mes histoires en les racontant, car c’était vraiment la première fois qu’elles étaient contées. Je me les racontais à haute voix, revoyant chaque visage, chaque rue qui m’a inspiré. J’étais un guide québécois qui faisait visiter les rues de Bordeaux à ses habitants, ça avait quelque chose de surréaliste et d’extraordinaire à la fois, comme un premier tour de manège.

Je suis arrivé à Bordeaux en touriste, j’en suis reparti enchanté. Non seulement j’ai rencontré Hassen, Sahid, Madame DuBol, les travailleurs du Tram, Jeanne, Sol, François et tous les autres, mais j’ai aussi eu la chance de raconter leurs histoires. Le conte est vraiment une belle façon de voyager.

5/18/2006

Un conte pour commencer

Bonjour à tous et bienvenue sur mon tout premier blog.

Je présente ici le dernier conte que j'ai écrit. Cette histoire est née lors d'un stage avec Jihad Darwich au printemps 2005, alors que celui-ci nous demandait d'adapter une histoire à notre sauce. Ma sauce était celle du dépanneur, voici ce que cet exercice a donné. Vos commentaires sont les bienvenues.


Les Contes du Dépanneur
L’ogre

À force de travailler au dépanneur, il vient un temps où l’on connaît tout le monde. Chaque client a sa petite histoire. Untel fabrique des portes d’auto dans une usine, un autre passe son été à regarder la télé, d’autres encore s’occupent de leur famille ou font du sport. Chaque client dévoile, au fil des visites, ce qu’il est. Certains collent au comptoir et raconte leur vie d’une seule traite à la moindre occasion, mais la plupart du temps, c’est à force d’échange de sourires et de politesse que chacun d’entre eux se dévoile. Par contre, certains individus restent de glace, ont un minimum de conversation et ne laissent rien entrevoir de ce qu’ils sont.

C’était le cas d’une petite fille qui venait souvent au dépanneur. D’habitude, les clients qui ne parlent pas sont de vieux monsieurs ou des madames snobinardes. Elle, c’était une petite fille, une enfant d’à peine dix ans. Pendant tout l’été, elle venait au dépanneur, prenait deux cornets de crème glacée dans le réfrigérateur, les payait sans dire un mot et repartait.

Ce n’est pas elle qui nous a raconté son histoire; c’est une conversation par-ci, un potin par-là et quelques ouï-dire. La petite fille venait d’immigrer au pays avec son père. Ils avaient fui leur pays après que des soldats aient tué sa mère et son grand-père dans une guerre civile dont on ne savait rien. Le jour où ils ont quitté leur pays, le père laissait couler de grosses larmes sur ses joues et c’est sa fille qui les essuyait. Le père et la fille ne parlaient pas beaucoup. À tous les soirs, elle allait acheter ses deux crèmes glacées et ils les mangeaient ensemble, assis sur la galerie, sans dire un mot.

Elle était tout le contraire de Gringo.

Son vrai nom était Michel Michaud, mais il aimait bien se faire appeler Gringo. C’est qu’il venait à tous les soirs, après le travail, s’acheter une petite bière mexicaine qu’il retournait boire chez lui. La bière terminée, il revenait en acheter une autre qu’il retournait boire chez lui et ainsi de suite. On s’est souvent demandé pourquoi il n’achetait pas une caisse au lieu de les acheter une par une comme ça toute la soirée. Bien entendu, il était de plus en plus loquace à chacune de ses visites. Il nous faisait croire qu’il parlait espagnol et donnait du señore y señorita à qui voulait l’entendre. C’est généralement vers 10 heures qu’il achetait sa dernière bière de la soirée. Il accompagnait le tout d’un sac de Tostitos, d’un pot de salsa et il achetait son dîner du lendemain. On ne le revoyait ensuite qu’après son travail le jour suivant.

Un jour, la petite fille est venue acheter ses crèmes glacées plus tard qu’à l’habitude, à l’heure où Gringo vient acheter son avant-dernière bière de la soirée. Elle était derrière lui dans la file et attendait son tour. Lorsque Gringo l’a vu, il s’est émerveillé. C’est vrai qu’elle était vraiment jolie, aussi jolie qu’une petite fille peut l’être. Gringo s’est alors baissé à son niveau et lui a dit : « Tu es donc bien belle». La petite a reculé et lui a lancé : « Parle moi pas maudit cochon!»

Gringo s’est tu. Il a pris ses affaires et a quitté le dépanneur, deux grosses larmes sur ses joues. La petite fille a payé ses crèmes glacées et est retournée chez elle.

Ce soir-là, la petite fille a mangé sa crème glacée avec son père, en silence sur la galerie. Elle repensait à sa rencontre avec l’homme au dépanneur, à ce qu’elle lui avait dit et aux grosses larmes sur ses joues. Elle regrettait ses paroles.

Le lendemain, sur la rue, elle a vu Gringo qui revenait de son travail. De loin, elle l’a suivie jusque chez lui. Elle est restée un certain temps sur le trottoir, sans savoir quoi faire. Après un moment, elle a monté l’escalier et a frappé à sa porte. La porte s’est ouverte, elle est entrée.

Aujourd’hui, son père ne mange plus de crème glacée. Tous les soirs, il reste seul sur sa galerie et verse de grosses larmes.